Association des anciens élèves de l'école Saint Louis
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SO UVENIR, SOUVENIR QUE ME VEUX-TU ?  

Q

uinze ans après mon départ définitif de Saint-Louis, des raisons professionnelles m’amenèrent à Montargis pour une journée. Je décidais de profiter de l’occasion pour revoir le Château. Je ne franchis pas la Poterne qui me parut sévère, presque hostile et m’intimida comme elle le faisait, le lundi matin, lorsque je rentrais après une « grande sortie ». Cette porte soufflait ce vent glacial qui avait gercé mes mains ; elle exhalait cette odeur de choux des jours sombres; du moins, c’est ce que je ressentis. Et me revint à l’esprit cette phrase de G.Schéadé : « Méfie-toi des souvenirs comme d’une montre arrêtée ». Je regagnais la gare sous la pluie.

En attendant mon train de nuit j’ai écrit ces quelques vers :

 

Place de la gare à minuit,

Tout est désert, tombe la pluie

Le ciel noir oscille sans bruit

Et regarde - rêvant - la lumière bleuie

Tombant

Sur la balise du temps

Une valise éventrée

Abandonnée.

 

Quelques trente ans plus tard, j’ai levé le petit doigt et reçu une invitation chaleureuse de Claude Ouachée et de mon compagnon de route, Roger Lemarchand. Je suis alors revenu au Château et maintenant les souvenirs réintègrent la valise où ils sont soigneusement classés. Il y a certes un tiroir où traînent des ombres, où s’entrechoquent quelques rutabagas, où règne une odeur douteuse, mais celui-là, je ne l’ouvre que rarement ainsi que celui de son voisin plein de bruit de bottes et de l’odeur fade des cigarettes plates de l’occupant. Interdit de se rendre dans l’aile droite du Château ( la seule chauffée). Strict verbotten.

Je préfère celui qui sent l’encens, me rappelle les retraites, les grandes cérémonies, mais aussi les messes de prime chuchotées dans le clair-obscur de la chapelle. Là, je me revois dans mon rôle d’enfant de choeur et dans mes fonctions de sacristain sous la bienveillante et complice tutelle de Charles Laqueille.

L’un des tiroirs sent l’encre et la craie ; celui-là a laissé des traces; heureusement !

A l’intérieur, j’y retrouve mes professeurs. Je les revois manipulant les grammaires de Petitmangin  (non corrigée et incomplète, disait l’Abbé Goerung !) et de Ragon, les morceaux choisis de français parmi lesquels ce même professeur appréciait  particulièrement le franc parler de Rabelais. 

Au fond du tiroir, à demi-caché et toujours inquiétant est tapi ce bac blanc que nous passions en seconde, écrit et oral.

D’un autre tiroir émane une odeur  s’apparentant quelque peu à celle du soufre. « La boîte de Pandore ? »,  me demanderez-vous ?   Non !  Mais enfin, à cette époque là... A l’intérieur ?   La Fouine, le Rat, la Poupée, le P’tit Dur, Titine, Quenotte, le Berrichon... et tous ceux, plus chanceux, qui ont su éviter le cognomen.  Ici, je retrouve les furtives sorties nocturnes du dortoir au cours desquelles, au risque de se rompre le cou en passant sur la corniche pour rejoindre la petite terrasse, nous allions dérober trois cerises dans le jardin. J’y retrouve aussi l’oeuf peint attaché à l’extrémité d’une ficelle et manipulé à distance grâce à un savant système de transmission conçu par un camarade, qui par la suite, a su montrer qu’il s’y connaissait en ficelles. Ces rouages complexes et d’un maniement délicat permettaient de descendre l’oeuf en question pendant le cours au-dessus de la tête d’un professeur peu enclin, par ailleurs, à goûter une telle plaisanterie. Ce tiroir est difficile à refermer... Son contenu est toujours en effervescence.

Il y a aussi un tiroir qui sent l’herbe des prés. Dans celui-là, je retrouve les leçons de gymnastique, des matchs acharnés de foot et parfois de rugby, le championnat scolaire d’athlétisme départemental à Orléans au cours duquel trois de Saint-Louis s’étaient essoufflés pour obtenir des places honorables avant d’assister, inquiets, au bombardement de la gare des Aubrais. Je vois aussi, chose étonnante, l’Abbé Mathieu grimper à la corde lisse, à la force des bras.

Je referme cette valise que l’Association des Anciens et de ceux qui se dévouent à sa tête, m’a permis d’enrichir. Aujourd’hui, la poterne n’est plus cet oeil froid que j’ai connu ; elle a un doux visage d’aïeule ridée et me transmet « l’inflexion des voies chères qui se sont tues »_(Verlaine)

                                                                        Jean BRUGIRARD,  interne 1941-1947.

 Jean Brugirard nous a quitté , comme Pierre Bonhomme, il y a maintenant presque dix ans. C'est avec émotion que nous relisons leurs souvenirs.

 Que ce soit un encouragement pour nous tous.....et  n'hésitez pas à nous transmettre les vôtres lors de votre passage a Saint Louis, et nous les publierons...